Créée en 1970 et reconnue d’utilité publique, la Fondation Claude Pompidou accompagne grâce à ses bénévoles et à ses établissements, les personnes fragilisées par la maladie, le handicap et le grand âge.

Journée mondiale Alzheimer 2017

Publié le 21.09.2017

Sortie minibus à Giverny  ©Camille Le Tanneur

ALZHEIMER VILLE

Je connais une ville pas très loin d’ici.                                                                                                 Ses habitants  méritent qu’on s’y arrête !

Ils sont surtout âgés, et en majorité des femmes.

En fait je vais régulièrement dans cette ville.

Les gens y sont sympas, même si, c’est vrai, un peu étranges parfois !

Certains, par exemple, ne savent pas pourquoi ils vivent là  

Ni même ou ils habitent….

Faut dire qu’il y a plein de petites maisons toutes pareilles

Alors bien souvent ils se trompent de porte.

Bien sur, le propriétaire n’est pas content, il crie ou insulte

Principalement quand l’intrus grimpe dans son lit…

 

Dans cette ville il y a une Grande Place centrale.

En début d’après midi ceux du quartier s’y retrouvent

Ou plutôt on  les y conduit. Car nombreux sont en fauteuils roulant.

Ils  se parlent très peu .Chacun semble dans son monde

Et regarde dans le vide. Ou peut être dans son rêve…

Certains dorment, d’autres marmonnent ou font des signes aux passants.

Si je m’assois à côté de l’un deux il semble content.

Il me dit quelques mots, je l’écoute mais  ne comprends pas toujours.

Quand je le quitte, le plus étonnant c’est que bien souvent il me remercie

Et l’on sent que c’est un vrai merci.

C’est une grande place  avec beaucoup de monde

Mais beaucoup de solitude aussi. 

 

J’aime me promener dans les différentes rues de cette ville.

J’aborde des gens… Ils sont étonnés mais finalement adorent faire la causette.

Ils me parlent surtout de leur mère, de leur pays natal, de leur chat

De leur enfance ou du métier qu’ils faisaient

De celui ou celle qui va venir les voir

Mais qui, la plupart du temps, ne viendra jamais…..

Ce sont essentiellement des histoires du passé.

Le présent n’a plus beaucoup d’intérêt pour eux.

Et c’est un peu comme au théâtre…Il faut se laisser porter par l’histoire…

Elle est parfois triste, mais souvent très drôle

Et l’acteur vraiment sympathique et génial !

 

Ici les vieilles personnes ressemblent beaucoup aux enfants.

Elles savent rire ou pleurer sans fausse honte 

Offrir leur main ou refuser le contact mal venu

Dire ce qu’elles pensent sans retenue ni calcul

Exprimer la tendresse par un sourire plein de douceur.

Je m’invite souvent chez l’une ou chez l’autre

Et suis, en règle générale, bien accueilli

Même s’il arrive qu’elle ne sache plus très bien qui je suis….

Parfois ce qui est dur, c’est que je trouve la maison vide…

L’occupant est parti. Discrètement, sans aucun  bruit

Pour ne pas réveiller ou inquiéter les voisins.

Un autre va vite prendre la place et la vie continue.

Dans mon jardin secret une petite fleur en remplace une autre.  

 

Après mes passages dans cette ville  plutôt atypique

Je garde souvent en moi une étrange impression de légèreté.   

Comme si les moments partagés m’avaient fait du bien.

En fait les gens ne savent pas tout ce qu’ils apportent aux autres…

Celle qui me chante ses plus beaux refrains d’enfance

Et dont la mémoire ne vacille sur aucune parole

Celui, ancien para de Tarbes, qui guette mon salut militaire

Et m’attend de pieds fermes pour nos parties de dominos hebdomadaires

La femme  non voyante et son  rire coquin quand je lui dis  «Bonjour c’est coco »

Et la si gentille martiniquaise  qui s’imagine  parfois être revenue au pays

Tous ces regards, ces mains ouvertes, ces échanges, ces attentions partagées

Même dans l’ultime détresse du fauteuil ou du lit médicalisé !

Blanche, Maude, Marcelle, Anaïs, Lucienne, Yvette, Marie-Marthe ou Martine,

André, Mohamed, Pierrot, Jean ou Slimane, tant de prénoms  toujours présents

Ou déjà partis rejoindre le grand bal des étoiles.

 

                                Dans Alzheimer il y a mer

                                Parfois  le calme ou la tempête. 

                                Chahutés par les vagues

                                Les souvenirs voyagent  

                                Et le soleil dans l’eau s’efface.                 

 

AVRIL 2017